Migrations et Luttes Sociales

"Enfant perdu, trouvé, sans état civil, sans papiers, je suis surtout heureux de ne devoir rien qu'à moi-même." Oedipe (1931) André Gide

Texte de constitution

Groupe de réflexionS « Migrations et Luttes Sociales « 

« Nous leur devons d’avoir (…) recréé parmi nous de la citoyenneté, en tant qu’elle n’est pas une institution ou un statut, mais une pratique collective. (…) Ainsi les Sans-Papiers, « exclus » parmi les « exclus » (…), ont cessé de
figurer simplement comme des victimes, pour devenir des acteurs de la politique  démocratique. Ils nous aident puissamment, par leur résistance et leur imagination, à lui redonner vie. Nous leur devons bien cette reconnaissance,
et de le dire, et de nous engager sans cesse plus nombreux à leurs côtés,  jusqu’à ce que droit et justice leur soient rendus. »
Etienne Balibar, « Ce que nous devons aux sans-papiers »
« Migrations et luttes sociales » est un groupe de réflexionS qui centre son attention sur les questions migratoires abordées à travers le prisme de la mobilisation sociale des migrants et de leurs soutiens. Nous considérons en effet que les questions liées aux phénomènes migratoires sont depuis toujours l’enjeu d’une lutte entre migrants et Etat d’immigration : lutte pour la reconnaissance, lutte pour la légitimité, lutte pour des droits, voire dans la formulation des migrants eux-mêmes, « un combat pour la dignité ». « Migrations et luttes sociales » est un collectif de recherche qui assume sa prise de position en faveur des migrants « sans-papiers » dans la lutte qui les opposent au(x) régime(s) des frontières. Il vise également à rendre explicite les enjeux d’économie-politique et de politique internationale qui créent les « sans-papiers » et les violences qu’ils subissent.
La migration n’est, à nos yeux, l’aboutissement de rien. Entre le départ et une hypothétique arrivée, le parcours des migrants, et le combat qui le sous-tend, se construit étape par étape : après avoir échappé aux dangers du voyage, ces « corps spectraux » seront soumis à d’autres dangers et à d’autres traques. Il y aura les demandes de séjour, les avocats, l’office des étrangers ou le CGRA. Il y aura les discriminations, le racisme d’Etat et la xénophobie populaire. Il y aura également les contrôles au faciès, les rafles dans les manifestations ou les transports en commun. Les marchands de sommeil, les employeurs frauduleux et les abus en tous genres.
 Nous considérons que les migrations, ainsi que le combat que mènent les migrants pour leur reconnaissance, sont à saisir en conséquence sous un angle éminemment social et politique. Nous nous soustrayons à une approche qui envisagerait les migrants avant tout/uniquement comme des acteurs économiques (régularisation des travailleurs, « valeur ajoutée »1, …). Nous ne pouvons non plus être à l’aise avec une vision qui aborderait les migrations comme un enjeux purement culturel (sécurisation du corps social contre l’invasion barbare). Les migrants, au travers notamment du nom « sans-papiers » qu’ils se sont donné2, mais également compte tenu de l’histoire et de l’actualité de la domination coloniale, post-coloniale et néo-coloniale sont, à nos yeux, des sujets politiques majeurs. Il nous faut les considérer comme tels afin de poursuivre et complexifier le diagnostic des sociétés occidentales.
Les migrations, prises dans leur aspect pluriel (leurs destinations, leurs justifications, leurs significations, leurs légitimités), nous disent en effet quelque chose sur notre contemporanéité. Elles nous disent l’inégalité, la domination et les discriminations à grande échelle. Et les luttes que les migrants activent ici ne sont ni plus ni moins que l’expression actuelle de l’insubordination aux mécanismes ségrégatifs (et xénophobes) des politiques (anti-)migratoires. Elles sont, en quelque sorte, les derniers avatars des processus d’émancipation initiés dans les guerres pour le droit des peuples colonisés à disposer d’eux-mêmes, et à se constituer en sujets-libres et « égaux » à plein titre.
Partout en Europe, les migrants « sans-papiers » s’organisent pour résister aux mécanismes de la machine-à-exclure : par des manifestations, des occupations, la production de faux papiers, le déclenchement de grèves, les grèves de la faim, … Rien qu’en Belgique, les exemples sont pléthoriques : souvenons-nous du Mouvement des Travailleurs Arabes des années 70′ et de l’occupation de l’Eglise Saint-Jean et Nicolas qui précipita la régularisation de 1974 ; de Sémira Adamu, qui militait à l’intérieur des camps pour étrangers, et tuée il y a 16 ans, presque jour pour jour, par des gendarmes chargés de son expulsion ; souvenons-nous des initiatives de l’Udep, de leurs dizaines d’occupations à travers le pays et de la tentative déchue de loi UDEP qui proposait des critères non-exclusifs de régularisation ; souvenons-nous des mouvements d’occupation des universités en 2008, que nombre d’entre nous a soutenu à l’intérieur des universités, et qui contribuèrent à la régularisation partielle de 2009. Souvenons-nous également des perdants de la régularisation de 2009, qui ont poursuivi leur combat au travers du collectif Sans-Papiers Belgique. Ayons à l’esprit leurs tentatives d’auto-organisation des migrants sans-papiers, même au delà des sphères purement revendicatives (à travers un travail d’éducation populaire, banquets populaires, colis alimentaires, projections de film, potager collectif, …). Rappelons-nous également du Collectif des Afghans, l’année dernière, qui a tenté de forcer la reconnaissance collective du droit d’asile aux personnes issus d’un pays en guerre. Souvenons-nous de la Marche des « sans-papiers », de la convergence de centaines de migrants au travers l’Europe, venu dire, ici même à Bruxelles, que la résistance à « l’Europe Forteresse » s’organise de manière transfrontalière, et sans que personne n’en demande ou n’en donne l’autorisation. Aujourd’hui encore, il y a des dizaines voire des centaines d’initiatives de migrants, qui n’ont rien demandé à personne pour s’organiser en vue d’obtenir des droits. Ces tentatives ne sont pas, à notre sens, uniquement dirigées vers les décideurs politiques. Ces appels nous sont adressés à nous, nous qui avons aujourd’hui des papiers, de naissance ou de combat. Nous étudiants, chercheurs, professeurs, membres d’associations, militants de la cause, « citoyens », politisés ou non.
 Nous nous souvenons de toutes ces expériences, de tous ces mouvements de lutte, de leurs échecs et de leurs victoires. Nous nous en souvenons, pas par nostalgie, mais parce que ces mouvements de lutte résonnent comme la rencontre entre des altérités, des expériences et des parcours qui d’ordinaire ne se côtoient pas. Parce que ces rencontres, qui visent à la réalisation d’alliances objectives entre migrants et non-migrants (ou descendants de migrants), nous obligent et nous engagent encore aujourd’hui. Ces rencontres ont permis non seulement d’ébranler nos certitudes acquises concernant le fait migratoire, de fissurer les apparences des catégories englobantes pour les soumettre aux réalités du terrain, d’expliciter des mécanismes de répression, de restrictions et de racisme d’Etat vis-à-vis des migrants, mais également, et c’est à nos yeux loin d’être négligeable, de tisser dans la longueur des amitiés fortes et durables.
L’initiative « Migrations et luttes sociales » entend donc être à la hauteur de ces rencontres et de ces amitiés. Pour faire résonner les revendications des mouvements de luttes et ainsi prolonger, à notre manière, et depuis nos places assignées de « avec-papiers », le processus de visibilisation des luttes des migrants.
 Cette initiative naît d’un constat que nous partageons collectivement : les luttes avec les migrants « sans-papiers » sont prises dans une forme d’urgence continue et récurrente : occupation, listes, grèves de la faim, arrestations, procès, campagnes de régularisation,… Cette urgence et ces répétitions laissent in fine très peu d’espace pour faire un retour réflexif sur ces expériences. « Migrations et luttes sociales » pourrait être une occasion de (co-)fabriquer un tel espace de médiations et de reprises. Il s’agira d’expérimenter une forme d’intelligence collective, bien que dissonante et hétérogène, autour des luttes des migrants, là où cette mémoire de lutte (minoritaire) reste généralement cantonnée aux vies privées, aux illusions déçues et à la méfiance. L’idée n’est évidemment (ou surtout) pas de donner des réponses générales, valant universellement une fois pour toutes. Les luttes des migrants sont et doivent être systématiquement ré-évaluables et ré-évaluées en fonction de la conjoncture et du rapport des forces dans lesquels elles s’inscrivent. Il s’agit plus d’ouvrir des pistes, de rendre partageable des questions, d’offrir des prises, pour permettre un partage des pratiques, des expériences et des inventions qui ont cours dans ces mouvements là.
 
Le pari de ce groupe de réflexionS est multiple :
Premièrement, « Migrations et luttes sociales » entend être le lieu de l’articulation entre des expériences individuelles ou collectives éprouvées pendant des mobilisations de « sans-papiers » et un domaine plus théorique qui est celui de la recherche académique. L’idée est de parvenir à envisager ces deux sphères, non pas comme des vases clos s’excluant l’un à l’autre, mais comme des espaces d’échanges mutuels, chacun allant puiser chez l’autre les outils nécessaires à une montée en puissance. L’idée est, pour parler avec Foucault, « d’utiliser la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique ». Dans un sens, il s’agit d’user de théories, de les travailler comme un matériau brut et les mettre en perspective mais sans se laisser happer ou enfermer par elles. Dans l’autre sens, il s’agit d’éclairer les événements vécus, de les sublimer à la lumière d’une consistance théorique lui attribuant plus de matérialité, de ré-actualisation.
Deuxièmement, il s’agit d’assumer la dimension politique et engagée de notre démarche. Pour autant, nous voulons éviter d’imposer la manière de définir cette vocation politique et la manière de la mettre en actes. D’où l’importance, pour nous, du caractère hétérogène des participants à ce groupe de réflexionS – chercheurs, professeurs, étudiants, juristes, travailleurs sociaux, membres de collectifs militants et associations, « avec » et « sans » papiers. D’où l’importance, aussi, du côté des chercheurs, que soient présentes plusieurs approches disciplinaires – en sociologie, en philosophie, en droit, en journalisme, en théorie et en science politique notamment – et une diversité de thèmes qui, parfois, transcendent clairement ces clivages disciplinaires et méthodologiques. Nous faisons donc le pari collectif de lancer des ponts entre engagement civique et pensée critique. De parvenir à se soustraire aux courants (dominants) de la pensée théorique sur l’immigration, centrée sur les questions d’insertion, d’intégration et d’assimilation, légitimant autrement dit le point de vue (dominant) de la société d’accueil, et considérant l’immigration comme un « problème » pour nos sociétés occidentales.
Enfin, la tentative de ce groupe est de pouvoir devenir un relais entre chercheurs académiques, acteurs de terrain et migrants en lutte en vue d’intensifier la lutte des « sans-papiers ». Mais également, plus largement, entre avec et sans papiers. Cette démarche de sensibilisation politique et d’articulation entre « avec » et « sans » papiers, doit se faire sans substitution maladroite, ni paternalisme bienveillant. En toute reconnaissance et explicitation des places, des histoires et des expériences depuis lesquelles nous prenons aujourd’hui la parole. Vous l’aurez compris, le groupe de réflexionS « Migrations et luttes sociales » se veut être un « programme de recherche » autant qu’un « programme de lutte ». C’est une tentative incertaine de penser et d’agir collectivement aux côtés des migrants « sans-papiers » en lutte « non seulement pour les savoirs qui pourraient la composer mais aussi pour la respiration, pour le dehors qu’elle serait susceptible d[‘] offrir : nous ne serions [alors] plus seuls au monde 3».
Groupe de réflexionS « Migrations et Luttes Sociales »
1En référence aux « doutes » émis par le secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Théo Francken (N-Va), quant à la « valeur ajoutée » de l’immigration congolaise, algérienne et marocaine en Belgique (voir article du Soir, « Théo Francken émet des doutes quant à la « valeur ajoutée » des Marocains et des Congolais », in Le Soir, 15 octobre 2014)
2Nous disons « sans-papiers » car tel est le nom que les migrants en lutte se sont donné (notamment à la suite du mouvement d’occupation de l’Eglise Saint-bernard à Paris), par un geste de retournement de stigmate, contre les (dis)qualifications énoncées par les Etats d’immigration. En tant que « catégorie politique » auto-désignée, « sans-papiers » entend englober tous les incomptés des politiques (anti-)migratoires européennes, indépendamment de la manière dont le régime frontalier distingue les migrants entre eux (réfugiés, demandeurs d’asile, clandestins, migrants économiques, migrants écologiques, …).
3VERCAUTEREN, D., Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, HB éditions, 2007, pg 8.
%d blogueurs aiment cette page :