Qu’ont en commun les vagues d’émotion et d’indignation provoquées par les attentats de Paris et le millier de morts en mer ces derniers jours ? D’abord, une sorte de conscience collective qui réagit face aux atrocités endémiques à un système qui se nourrit des inégalités. Ensuite, une mise en spectacle de la part du monde politique d’avoir touché le fond (pardonnez le mauvais jeu de mots) et d’une promesse de changement : « plus jamais ça ! » affirme-t-on sur un ton solennel.

Mais ces leurres masquent bien, comme le dénonce toute une série de cartes blanches, opinions, et entretiens avec des experts du domaine, qu’en réalité ces promesses et « larmes de crocodiles » ne sont qu’une façade, l’emballage de paquets de mesures politiques empoisonnées… Comment ?

Les mesures post-Charlie et post-naufrages ne se prennent pas aux causes des phénomènes qu’elles prétendent combattre. En effet, malgré les récupérations pathétiques en clé de liberté d’expression, les attentats n’avaient rien à faire avec cela. Plutôt ils relèvent d’un malaise profond qui travers nos sociétés, qui semblent imploser sous le poids des propres contradictions. Les valeurs d’égalité et de droit ne sont pas accessibles à tout le monde et les fortes inégalités qui s’ensuivent deviennent un terrain fertile de misère, d’échec, de stigmas, de ressentiment et refus de cette société. Certains issu(e)s de ces classes sociales reléguées réussissent, tandis que la majorité galère. Une toute petite minorité pète les câbles… Mais la réponse de la France, et la tentative similaire en Belgique, fut de prendre des mesures liberticides après le rassemblement pour la liberté d’expression.  N’aurait-on pas pu essayer d’entamer une politique d’inclusion qui se prend aux inégalités qui traversent notre tissu social ?

Et aujourd’hui, lorsqu’on nous parle de sauver des vies, n’est-ce pas la même hypocrisie en tête d’affiche ? D’abord parce que les mesures adoptées par le conseil européen sont vraiment grotesques : on nous propose à outrance le contrôle et le fichage, alors qu’il aurait suffi de supprimer les sanctions aux transporteurs aériens pour déjà drastiquement réduire le recours aux bateaux de fortune… Mais ces réponses ne font que masquer les racines de la question.

Dans les deux cas on mobilise la peur. Peur du terrorisme d’un côté ; et de l’autre, peur de l’invasion des immigrés et peur pour notre « système social » – dont pour le reste on ne se gêne pas de le démanteler à coup de mesures d’austérité : notre sécurité sociale a subi beaucoup plus de dégâts d’une législation à l’autre que sous le « poids » de l’immigration. Et tant qu’à compléter le menu : les amalgames grotesques qui représentent les immigrés comme des menaces : pour la sécurité nationale et « l’identité » culturelle…

L’hypocrisie est reine au pays des mensonges…

On nous vend la démocratie comme le gouvernement par les citoyens, basé sur la transparence, sur un savoir objectif, la « volonté générale ». C’est pour cela que l’on a eu la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ainsi que des pouvoirs. C’est pour cela que les cabinets de nos ministres, de nos institutions se font régulièrement entourer d’experts (scientifiques, consultants), etc. Ceci devrait nous interroger sur les phénomènes suivants.

Les études sur les migrations, tous domaines confondus (histoire, sociologie, droit, économie, science de la population, géographie, criminologie, etc.), critiquent et dénoncent la part de responsabilité, voire carrément la production de l’illégalité et de réseaux clandestins, des économies « informelles », du « terrorisme », qui ne font que grandir avec les années malgré les mesures toujours plus strictes – dont les 10 points du conseil européen. Mais quels sont, alors, les savoirs qui guident nos gouvernements ?

Un autre phénomène tout aussi interpellant est le fait que de gauche à droite les discours et les mesures prises ainsi que les collaborations internationales en matière d’immigration sont, à quelque nuances près, tous les mêmes. N’est-ce pas là un signe ? Malgré les clivages politiques qui règnent entre les partis la gestion de l’immigration relève d’un des seuls points communs, comme s’il s’agissait là de quelque chose de fondamental, de quelque chose auquel il ne faut absolument pas toucher, tel un fondement de notre système de privilégiés – car n’oublions pas que chez nous au moins nous pouvons (pour combien de temps encore ?) nous exprimer librement et compter sur un système de soutien socialisé quand nous ne pouvons plus assurer notre propre subsistance.

Ces deux phénomènes témoignent, chacun à sa façon, du fait que notre modèle de société (démocratie parlementaire et capitalisme de marché dans nos contrées, capitalisme sauvage en-dehors) ne fait pas que créer ses propres « monstres » (« jihadistes », « clandestins », misère du monde), mais s’en nourrit : pour continuer à vendre ses armes, exploiter les richesses et la main-d’œuvre et maximaliser ses profits, notre société mobilise ses exclus comme marge de manœuvre. Peu importe que ces modes de productions et d’exploitations de ressources ainsi que les lobbies, la production et la vente des armes détruisent systématiquement les sociétés, l’environnement, sèment la terreur et poussent des populations entières à l’exode. Justement ! Ces dernières à leur tour deviennent des instruments utiles pour la délocalisation intérieure (main-d’œuvre exploitable au gré et au noir, ci-inclus l’exploitation sexuelle de femmes de tout âge confondus) ainsi que pour les négociations internationales : promesse d’investissement contre engagement à empêcher les émigrations – de toute façon les droits de l’homme ne valent qu’en Europe (parfois).

Tant que nous nous n’attaquerons pas de manière sérieuse aux inégalités créées par notre modèle de société, nous connaîtrons toujours les formes les plus désespérées de la misère : des gens prêts à mourir pour une cause (aussi fausse soit elle) ou pour un espoir d’une meilleur vie (aussi chimérique soit il). Et là on se demandera comment cela est-ce possible.

Mais aucun politicien ne veut changer notre modèle de société. Et tant qu’il/elle ne le voudra pas, il/elle se dira Charlie, mais sera Charlatan.

Andrew Crosby

Germe-ULB

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