Par Alizée Dauchy.

À Paris le 2 juin, plus de 400 personnes étaient délogées du squat de La Chapelle où ils survivaient depuis des mois. Ils proviennent pour la plupart de la Corne de l’Afrique notamment de l’Erythrée, pays qui suscite la curiosité des médias en raison de l’exode massif de sa population.

A Milan, au même moment, les autorités communales relogent une partie de la centaine de potentiels réfugiés syriens et érythréens en errance dans la gare.  Certains sont amenés dans une structure d’accueil, alors que d’autres sont installés dans l’ancienne boutique de la marque « Victoria’s Secret » – un bocal composé de quatre parois vitrées au milieu de l’entrée de ce bâtiment colossal.

A Vintimille, ville située sur la frontière franco-italienne, ce sont environ 200 personnes qui sont encore bloquées; des postes de contrôles fixes sont installés depuis plusieurs semaines afin d’empêcher des étranger-e-s arrivant d’Italie de pénétrer sur le territoire français. Une situation qui rappelle celle du printemps 2011, lorsque la France tentait de rétablir temporairement le contrôle de ses frontières pour prévenir le passage de jeunes tunisiens en possession d’un permis de séjour exceptionnel délivré par les autorités italiennes.

Ces trois réalités sont associables et rappellent qu’une fois arrivé-e-s en Europe, les migrant-e-s ne sont pas libres de se déplacer et de choisir leurs pays d’installation. A partir des années 90 et de la mise en application de la Convention Schengen pour la libre circulation dans l’Union européenne, les Etats se sont en effet équipés de réglementations strictes pour l’appréhension des étranger-e-s sur leurs territoires.

En cas de franchissement des frontières et/ou de séjour irréguliers, la directive européenne relative au retour des ressortissants de pays tiers (la directive « Retour », appelée aussi « directive de la honte ») autorise la détention administrative des étranger-e-s avant leur possible expulsion. La directive « Accueil », prévoit quant à elle des normes minimales pour accueillir les requérants à l’asile contraints de demander protection dans le premier Etat par lequel ils entrent dans l’espace Schengen. Dans le cadre de ces deux directives, les étranger-e-s peuvent être privé-e-s de leur liberté.[i]

En Italie, c’est la loi Turco-Napolitano qui à partir de 1998 envisage les centres où sont enfermés temporairement les étranger-e-s en situation administrative irrégulière (elle est remplacé en 2002 par la loi Bossi-Fini). C’est à ce moment qu’apparaissent sur le territoire des centres d’accueil temporaire des migrants débarquant sur les côtes.

Une fois secourus/interceptés en mer par les garde-côtes italiens (ou par d’autres Etats membres coordonnés par Frontex), les boat people devront en effet passer par une « gare de triage et d’aiguillage »[ii], répondre à une série de questions lors d’entretiens visant à les identifier, avec l’emblématique prise de leur empreinte digitale, avant de rejoindre d’être redirigé vers des structures d’accueil.

En 2014 en Italie, les érythréens constituent la population qui obtient le plus le statut de réfugié, alors que parmi ceux qui se voient refuser la protection, les nigériens sont les premiers. Hormis en 2011, durant les Printemps arabes, les tunisiens considérés comme des « migrants économiques » n’obtiennent jamais la protection et très difficilement un autre titre de séjour. Ils restent en situation irrégulière sur le territoire, en proie à l’enfermement puis à l’expulsion en raison, depuis 1998, d’un accord de réadmission signé entre la Tunisie et l’Italie.

Dès leur arrivée dans les ports italiens, les migrant-e-s sont attendus par des opérateurs des organisations humanitaires (OIM, HCR, Croix Rouge, Save the Children…), accréditées par le Ministère de l’Intérieur italien pour les accompagner dans les différentes procédures.

La nature des structures qu’ils sont forcés de rejoindre varie : centre de premier secours et d’accueil, centre d’accueil, centre de tout premier accueil, centre pour demandeurs d’asile, ou d’identification et d’expulsion. Ils sont parfois polyfonctionnels, ouverts et/ou fermés.

Le 3 juin 2015, des députés italiens ont été autorisés à visiter le centre fermé de premier secours et d’accueil (CPSA) de l’ile de Lampedusa. Ils ont rapporté que les personnes dormaient dehors dans des cabanes construites avec des matelas en mousse. Ils y ont trouvé 630 personnes pour une capacité d’hébergement limitée à 381 places.[iii]

Pourtant, des organisations internationales qui ont pignon sur rue travaillent depuis des années sur l’ile, et cette dernière fait régulièrement les grands titres de la presse européenne, en particulier depuis le naufrage du 3 octobre 2013, lorsque plus de 300 personnes ont perdu la vie à quelques dizaines de mètres des côtes. En octobre 2014, lors de la commémoration de ce naufrage, c’est le président du Parlement européen, Martin Schulz, et la Présidente de la Chambre des Députés italienne, Laura Boldrini (ancienne responsable nationale du Haut-Commissariat aux Nations Unies en Italie), qui sont venus en personne sur l’ile décrier les drames en Méditerranée.

Mais le quotidien indicible du CPSA de contrada Imbriacola n’a pas changé en dépit de ses visiteurs notoires.

Par ailleurs, le droit de regard et d’entrée dans ces centres est limité. Les autorisations sont rares et les chercheur-se-s ou le-s journaliste-s lambda devront mener un vrai parcours du combattant auprès de l’administration publique afin d’accéder à ces lieux.

Pour chaque centre, des coopératives (entités au statut juridique mixte, à mi-chemin entre l’association et l’entreprise) répondent à la publication d’offre par le Ministère de l’Intérieur d’un appel pour en assurer la gestion pour une période déterminée.

Selon des critères bien définis, la coopérative devra assurer le bon fonctionnement de la structure : le logement, l’assistance sanitaire, les services de nettoyage et d’hygiène, les repas journaliers, les vêtements, ainsi que l’assistance dont doit théoriquement bénéficier tout nouvel arrivant (administrative, médiation culturelle-linguistique, information générale, première orientation et assistance pour la formalisation de la demande d’asile).

Les coopératives reçoivent de l’Etat un montant d’argent selon le nombre de personnes prises en charge ; cette somme par personne et par jour, varie d’environ 30 à 45 euros pour les mineurs isolés.

En mars 2014, il faut accompagner sur la terre ferme les interventions en mer prolifiques des garde-côtes dans le cadre de l’opération militaro-humanitaire « Mare Nostrum ». Certaines préfectures publient des dispositions pour la création de nouveaux centres de premier accueil sur son territoire. De nombreuses coopératives sont créées à la hâte en réponse à cette facilitation, et en marge des centres d’accueil accoutumés. Il est difficile d’énumérer exhaustivement toutes les nouvelles structures qui sont opportunément créées.

Sur le terrain, les associations constatent et dénoncent les graves carences en termes d’offre de services et la stabilité de ces dernières. A Lampedusa comme ailleurs, le système déficient de l’accueil est expliqué par les pouvoirs publics, les opérateurs des coopératives et des organisations internationales, par le caractère extraordinaire des « flux migratoires » et l’urgence dans laquelle tous travaillent. Une urgence qui peut désormais être qualifiée de permanente et qui justifierait notamment les mesures exceptionnelles d’enfermement, de surpopulation, de temporalité des procédures, décidées par les autorités. Des mesures allant souvent à l’encontre de la dignité et du respect des droits des personnes, et se normalisant au fil des années.

Deux jeunes rencontrés dans une ville au sud de la Sicile racontent les conditions d’hébergement dans un centre fantôme (une ancienne prison) à l’écart de la ville; un bus affrété par la coopérative les amène tous les matins au centre-ville et les reconduit en théorie chaque soir. Plusieurs semaines après leur arrivée, ils n’ont rencontré aucun opérateur social, n’ont pas reçu la carte leur garantissant l’accès gratuit aux soins de santé (le premier document délivré aux nouveaux arrivants), et ne reçoivent que très sporadiquement l’aide économique de 2,5 euros par jour qui leur est dû.

Si cet Etat d’exception dans la gestion de l’ « accueil » n’est pas propre au territoire italien, ses dynamiques intrinsèques font appel à une culture politique et économique acérée dans le sud de l’Italie. La gestion des centres est une source de profit, dont le fond de toile est composé du contrôle des appels d’offre,  de détournements de fonds publics, et de corruption qui touchent fonctionnaires, chefs d’entreprise et politiciens. L’on favorise une coopérative et un groupe d’individus, souvent proches de l’administration publique, et l’on gonfle les chiffres du nombre de migrant-e-s présents dans ses centres. Le scandale « Mafia Capitale » a levé le voile sur certaines de ces pratiques et les intérêts économiques sous-jacents.[iv]

Le CARA de Mineo (Centre d’Accueil pour demandeurs d’asile), d’après sa description par ses habitants un véritable purgatoire à ciel ouvert, serait le plus grand centre en Europe avec en moyenne 4 000 occupants, où 250 personnes travaillent quotidiennement. La coopérative en charge du CARA de Mineo recevrait 36 euros par personne par jour, soit cinquante million d’euros par an. Ce qui ferait de ce centre, la première entreprise en Sicile depuis la fermeture de l’usine Fiat. [v]

Même lorsque les migrant-e-s sont autorisés à en sortir, les centres se situent généralement à plusieurs kilomètres de la première ville. Aux conditions de vie rudimentaires, s’ajoute un sentiment d’abandon, d’isolement et de perte de temps unanimement ressenti, enfermés ou dans une structure ouverte au milieu de limbes.

Dès lors, quand cela est matériellement possible, la route de l’exil vers d’autres villes italiennes du Nord, ou d’autres Etats, se présente comme la seule alternative. C’est à la gare de Milan, bloqués à Vintimille ou sous un pont à Paris qu’ils s’échouent une seconde fois en Europe.

Les politiques migratoires restrictives, qui empêchent certains individus de venir en Europe en empruntant des voies légales et sûres, bénéficierait ainsi à toute une série d’acteurs en faisant fi de la vulnérabilité des personnes migrantes.

La  gestion actuelle de l’ « accueil » résulte d’une multitude d’intérêts convergents. Point de thèse intentionnelle ; ce n’est pas pour satisfaire les intérêts économiques d’une élite que se déploie cette gestion parcellaire, mais c’est bien parce que ceux-ci convergent que se maintient le status quo.

Les pourvoyeurs des politiques de fermeture des frontières aussi tirent profit des situations qu’elles produisent. En témoigne la xénophobie dont s’arment les autochtones qui cohabitent, parfois difficilement dans un climat de guerre entre pauvres, avec ces migrants indésirables. Mais ces derniers constituent à la fois une main d’œuvre informelle et apportent un vent nouveau dans ces territoires perclus.

Force est de constater que partout les mouvements de sans-papiers s’organisent, le regroupement étant effet la seule issue pour la reconnaissance de leur droit à exister. «  Qu’elle soit physique ou civique, la mort fait partie de l’arsenal que l’Union européenne déploie à l’encontre des personnes qui s’exilent pour vivre : en essayant de les empêcher de quitter leurs pays ou des pays de transit comme la Libye, en assistant les bras croisés à leurs naufrages en mer, ou, quand elles parviennent malgré tout sur son territoire, en les plaçant dans les plus mauvaises conditions pour prétendre à sa protection. »[vi]

Parmi les orientations stratégiques discutées par les chefs européens lors du sommet des 26 et 27 juin 2015, une des prochaines mesures sécuritaires consisterait à établir un régime plus efficace d’identification et de traitement des demandes d’asile en Grèce et en Italie, s’accompagnant de la signature de nouveaux accords de réadmission avec les pays tiers.[vii] L’objectif est d’établir de nouveaux centres fermés pour faciliter et rentabiliser ce tri ; plus question de voir disparaître dans la nature des demandeurs d’asile déboutés et de les retrouvés sous les yeux de tou-te-s dans les grandes villes européennes.

Si une fois de plus l’on peut douter de l’efficacité d’un tel dispositif répressif, en l’absence de tutelle et loin des sphères de décision européennes, les fonds alloués garantiront de fait la pérennité du business de l’ « accueil ».

Alizée Dauchy


[i] « L’horizon fermé – Migrations, démocratie ou barbelés », Mathieu Bietlot, Edition Espace de Libertés, 2009.

[ii] Voir la campagne « Open Access Now » de Migreurop et European Alternatives, http://closethecamps.org/open-access-now/

[iii] Résumé de la rencontre avec le Collectif Askavusa de Lampedusa,https://askavusa.wordpress.com/2015/06/06/sulla-visita-dei-parlamentari-del-movimento-5-stelle-a-lampedusa-e-riflessioni-generali-sullo-stato-delle-pelagie/

[iv] « Corruption. Mafia Capitale, l’énorme scandale qui secoue l’Italie », Courrier International, 12 décembre 2014,http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2014/12/09/mafia-capitale-l-enorme-scandale-qui-secoue-l-italie

[v] « Lampedusa , da Sisifo a Misericordia: il business dei centri accoglienza», 4 octobre 2014,http://www.ilfattoquotidiano.it/2014/10/04/lampedusa-riapre-il-centro-migranti-a-dirigerlo-il-suocero-del-fratello-di-alfano/1143347/

[vi] « Pincée d’asile de complaisance ici, coups de matraque là. Dans le Calaisis comme à Paris, l’invisibilisation mortifère des personnes persécutées ». Communiqué du Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés (GISTI), 9 juin 2015, Paris, http://www.gisti.org/spip.php?article4970

[vii] « EU to create new quarantine system for Mediterranean migrants », The Guardian, 23 juin 2015,http://www.theguardian.com/world/2015/jun/23/eu-to-create-new-quarantine-system-for-mediterranean-migrants

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